Le monde de Boulette

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Me voilà dans de beaux draps ! Comment vous dire qu’aujourd’hui je vis une situation complexe et que ma vie ne sera plus jamais pareille ?

Comment expliquer que nous n’avons pas réellement conscience de tout ce qui nous entoure et que tout peut être possible ?

Il faut pour cela que je vous raconte ce qui m’est arrivé.

J’aime écrire, c’est ce qui tient mon cœur encore en vie quand il ne supporte plus ce qu’il entend ou voit, quand il se sent bien seul. Je lui invente des mondes où il peut jouer avec les mots, où il peut tout réinventer, se confier, rire et pleurer à volonté.

Pourtant, la vie m’empêche parfois de lui accorder ce temps et il finit par se taire, se faire oublier…et là, c’est moi qui en souffre.

Si je vous raconte cela, c’est parce qu’il y a quelque temps, je manquais cruellement de temps pour soulager mon palpitant créatif.

Il faut dire qu’à ce moment, ma vie était une véritable tornade et ne me laissait peu de temps à la méditation voyaginative. Que du réel et du concret ! Infernal ! Irrespirable !

Bref, je pris mon courage à deux mains et la décision de tout laisser en plan : les taches qui m’étaient incombées et les idées noires que je m’imposais… J’avais presque sifflé mes deux filles sous le coup de ce lâcher prise surprenant :

– On prend les vélos et on va se balader en forêt les loupiotes !

Peut-être que d’être entourée d’arbres et de nature, l’inspiration allait réapparaître comme par magie.

Alors nous y étions, « Je m’baladais sur l’Avenue, le cœur ouvert à l’inconnu… », heu non, ça ça avait déjà été écrit.

Bon des avenues en pleine forêt, c’est possible, j’en ai déjà vue. Je m’égare.

C’est tout moi, je pense à une idée toute simple comme une recette pour le soir et me retrouve à me demander  combien de temps dure l’hiver en Alaska…

– « Est-ce que je connais une célébrité qui vient d’Alaska ? »… Je m’égare, encore.

Je reviens à mon histoire. Donc, nous marchions sur une avenue forestière, une petite rivière furetait sur notre droite, légère et chuintante. Je souriais car le bruit des voitures et de la ville ne semblaient plus qu’un murmure. On ne se rend pas compte, tant que l’on n’y est pas, que la nature a à vous offrir ce qu’il y a de plus beau en ce monde : la paix et une certaine communion avec vous-même.

Je marchais en oubliant tout, enfin presque – comment oublier complètement ce qui accapare votre tête indéfiniment.

Le rire des filles sur leurs vélos était une musique douce. Les oiseaux se répondaient dans les arbres.

– Maman, maman, Viens voir ! cria subitement Kathryn, perçant ce silence ressourçant.

Je la vis ramasser quelque chose qui reluisait sensiblement.

– Lâche ça tout de suite, je t’ai déjà dit de ne pas ramasser tout ce que tu trouves par terre ! lui sommai-je.

Je m’approchai plus près  devant ce que je qualifierais de sphère. Je la pris délicatement des mains de Kathryn, c’était une chose curieuse. Elle donnait l’impression d’être vivante. Elle était légère, certains endroits étaient faits dans un matériau dur comme du fer ou de l’acier et certains autres, mou et tiède comme de la peau. Il y avait en plus comme de minuscules hublots par lesquelles sortait une lumière intense.

– Je le veux, je le veux ! cria Elisabeth.

– Non, c’est moi qui l’ai trouvé ! surenchérit Kathryn.

– Du calme les filles, cela ne sert à rien de vous disputer, de toute façon, je ne sais pas ce que c’est. Il est hors de question de vous le laisser. Je vais le rapporter à la maison et on regardera ça là –bas.

Je le plaçai dans mon sac à dos, priant pour que ce ne soit pas une bombe où autre engin de la sorte.

Les filles râlaient et voulaient rentrer tout de suite. J’insistai pour que l’on termine notre balade. Pour une fois que je me sentais bien.

Dans mon sac, j’avais l’impression que la chose bougeait. Il me semblait même entendre de petits gémissements. Je prenais sur moi pour ne pas jeter mon sac à dos au sol et fuir en courant à toute jambes.

Arrivées à la maison, les filles n’y tenaient plus. Elles avaient jeté leur vélo près du garage, trop pressées pour les ranger.

Nous avons placé la boule sur la table et nous sommes assises autour.

Rien.

La sphère continuait de briller à certains endroits d’une lumière jaune, presque or.

Je laissais les filles le toucher mais je ne voulais pas qu’elles jouent avec.

Nous avons passé la soirée avec Boulette – c’est ainsi que les filles la nommaient- qui continuait à bouger perceptiblement et soupirer de temps en temps.

Nous sommes allées nous coucher. Je mis un moment à m’endormir. Normal. Un TNI – Truc Non Identifié – et peut-être dangereux trônait au milieu de la table de mon salon.

Sombrant dans les méandres du sommeil, je vis en flash quelques images de guerres, d’explosions, d’un ciel jaune pourvu de trois lunes.

Mon rêve arriva et même plongée dans les bras de Morphée, je savais qu’il avait un rapport avec Boulette.

Quelque chose me disait que je ne devais pas avoir peur et que j’aurais la réponse à mes questions.

Mes filles étaient à côté de moi, leur petite main dans les miennes.

Nous marchions sur un sol étonnamment mou, entre le sable et le ballon de baudruche.

Le ciel était limpide et jaune sombre. Trois énormes lunes formaient un triangle dans le ciel.

– Où sommes-nous maman ? me demanda ma grande.

La petite se tenait maintenant à ma jambe, le nez en l’air. Elle si peureuse d’habitude, curieusement, affichait un sourire émerveillé.

– Je ne sais pas mon cœur, leur ai-je répondu la voix peu assurée.

Nous avons marché jusqu’à atteindre un sol dur. A ce moment là, de minuscules loupiotes ressemblant à des vers luisants s’approchèrent de nous et semblaient danser.

….

Une partie de la petite troupe lumineuse nous encercla et l’autre traça au sol deux lignes parallèles. On aurait dit une piste d’atterrissage allumée prête à accueillir un vol long courrier. Il était évident que c’était le chemin à suivre.

Même si je savais qu’il s’agissait d’un rêve, je ressentais une certaine appréhension dans tout ce que je voyais et ce qui allait arrivé car au fond de moi, je savais que ce monde existait quelque part. C’était le monde de « Boulette », et elle nous en faisait une projection subliminale.

Visiblement, elle tenait à ce que nous découvrions quelque chose car aucune de nous ne se réveillait. J’espérais seulement que nous n’avions pas réellement voyager hors du temps ou de l’espace. Cela m’angoissait.

Nous avons suivi le chemin pendant quelques minutes avant d’apercevoir au loin une espèce de porte, ou plutôt un arc de triomphe. Seul, au beau milieu de rien.

Etonnamment, les filles se taisaient. Aucune question, elles qui en posent mille à l’heure en temps normal. Il faut dire que l’atmosphère solennelle du lieu imposait le silence.

En approchant de plus près, l’arc était de petite taille, de celle d’une grande porte. Les petites bêtes se dirigèrent vers elle et disparaissaient en la traversant.

Un passage. Mais un passage vers quoi ?

Je pris Elisabeth dans mes bras, regardai Kathryn et la rapprochai de moi. Après tout, ce n’était qu’un rêve, nous ne risquions rien, enfin…je l’espérais. Nous avons traversé, les yeux fermés.

Quand je les rouvris, une gigantesque ville était devant nous, à quelques centaines de mètres. Une ville de cristal avec ce qui ressemblait à des papillons lumineux allant de-ci de-là.

Les habitants, sûrement.

De grandes bâtisses en pointe, des tramways suspendus ressemblant à des serpents de verre filant à une vitesse folle, des plates-formes sans aucune aspérité, pures.

Le tout était magnifique et charmant à voir. Ce n’était que lumières et transparences.

– Wow, s’exclamaient en chœur les filles à chaque regard posé sur les différentes structures.

Les vers se dirigeaient vers la cité. Il devait s’agir de la progéniture.

Nous les suivions, à la fois émerveillées et prudentes.

En arrivant aux abords de la ville, je me rendis compte que les papillons semblaient agités et allaient d’un endroit à l’autre, les mains remplies de vers. Ils ne remarquaient même pas notre présence.

Mais l’un d’eux sortit de la plus haute tour. Il était bien plus grand et lumineux que les autres. Le double de ma taille.

Il s’approcha de nous. De si près, je remarquais qu’hormis les ailes, il n’avait rien d’un papillon. Il avait une apparence presque humaine, un corps très fin, dépourvu d’aspect extérieur. Des bras, des jambes, un tronc et une tête avec des yeux ronds, noirs et grands comme des pommes. Il était nu mais rien ne laissait dévoiler un mâle ou une femelle. Il était parfaitement épuré. On aurait dit un ange de verre avec des ailes dont les nervures irradiaient.

Il nous regardait et se retourna en ouvrant grand un bras comme pour signifier : « Voilà mon monde. » Puis il pointa le doigt vers le ciel. En relevant la tête, je remarquai une énorme boule de feu approcher. Rien à voir avec une météorite. La boule arrivait plus lentement. Je n’arrivais pas à m’expliquer ce dont il s’agissait précisément mais je sentais que cette boule voulait du mal à ce peuple et qu’elle se dirigeait précisément sur la ville.

Elle détruirait aussi cette planète.

Les filles se mirent à crier et pleurer et se pressèrent contre moi.

L’homme papillon les regarda, leur toucha la tête d’un doigt qui s’illumina et elles se calmèrent sur le champ.

Puis il pointa son doigt vers un bâtiment gigantesque en forme de dôme qui grouillait de papillon, ce qui rendait le lieu difficile à regarder.

Le dôme était ouvert et possédait une rampe de lancement qui expulsait à intervalle régulier de petites sphères.

Alors, je compris tout.

L’homme papillon se tourna vers moi et il me sembla que des larmes coulèrent le long de son visage.

Il me tendit sa main. Je la pris. Nous sommes restés un moment ainsi et je sentais à quel point, il était triste, bon et généreux. Il me demandait de prendre soin de la progéniture.

J’ai senti ensuite une sensation de vertige puis le noir.

Je me suis réveillée au petit matin, mes filles à mes côtés dans le lit. Je ne me souvenais même pas les avoir senties venir. Elles avaient été près de moi toutes la nuit. Je mis un moment à retrouver mes esprits.

Elles se réveillèrent quelques minutes après moi. Nous nous sommes regardées, silencieuses et interdites.

Nous nous sommes levées et, très lentement, avons rejoint Boulette qui bougeait un peu plus et continuait de gémir…

 

Aujourd’hui, trois jolis papillons ont gaiement investi la maison et je peux vous dire nous ne sommes pas au bout de nos ennuis…

 

Audrey Braguer (7 et 8 avril 2016)

Il s’agit d’une œuvre originale.

Toute reproduction, même partielle, est strictement interdite.

 

 

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