Petite fille de pierre

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Petite fille de pierre, figée dans le temps par la peine

Tu pleures des larmes de cristal qui s’évaporent dans l’air sec de l’indifférence

Allongée sur l’herbe humide, tu ne sens pas le froid qui te gagne

tu ne sens plus rien d’ailleurs

La vie n’est qu’ombre sur la forêt de tes sentiments

On t’a appris à être une petite fille sage, sans colère ni passion

te laissant baigner dans la peur des nuits cauchemars

L’on s’étonne pourtant que tu gardes l’amour au creux de toi

juste pour toi. Egoïste !

Comment partager ce que l’on a si peu

comment partager l’unique rubis

caché tout au fond de son coffret palpitant.

*

Petite fille de pierre, figée dans l’espace par le doute

tu t’endors une fois de plus en te posant des questions

L’amour flotte autour de toi sans te toucher

parce que tu ne sais pas comment l’accueillir

Peut-être qu’un jour, tu réapprendras tout

Peut-être qu’un jour tu sauras que l’on t’aime aussi

pour de vrai

que l’on cassera cette couche de marbre gelé

que l’on te tendra la main pour t’aider à te relever

et que l’on te tournera la tête vers le soleil

juste pour que tu saches à quel point la lumière est douce

et simple à regarder

*

Petite fille de pierre, endors-toi

moi je t’aime

Ce rubis, je le partagerai avec toi

et je casserai cette couche de marbre…

 

  1. B. (27/092016)

 

Photo de statue d’ange au cimetière de Lakeview (Cleveland)

 

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Et après…

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J’aime me retrouver ici. Assise contre cet arbre, le visage offert au Soleil qui me réchauffe l’âme. En ce moment, c’est l’endroit où j’aime être le plus au monde. Après ce qui s’est passé…

J’erre dans cette forêt à longueur de journée. Mes parents ne le savent pas mais cela fait un moment que je ne vais plus au collège. Le matin, je fais semblant de me lever, de me préparer, de dire au revoir et de partir. De toute façon, ils ne remarquent rien. Ils ont l’air de s’en foutre royalement, ils sombrent dans une routine vide, accablée de sourires de convenance. Je serais invisible ou morte, ce serait pareil. D’ailleurs ce serait tellement plus simple…

J’ai toujours aimé cette forêt. Elle est habillée de pins maritimes qui exhalent un parfum de résine douce et de chênes forts comme la terre et le ciel réunis. J’aime toucher leurs écorces rugueuses qui massent la paume de mes mains. J’aime aussi sentir les hautes herbes me caresser les jambes à travers mes jeans. Ici, seuls le chant des oiseaux et le bruissement des arbres me tiennent compagnie. Et ça me va.

Alors je passe mes journées à marcher, à m’étendre sur des coins d’herbe tendre, la tête tournée vers le ciel, qu’il fasse beau ou qu’il pleuve.
J’ai même l’impression de ne plus rien sentir. Ni le froid, ni la chaleur ou les gouttes d’eau qui ruissellent sur mon visage. Je suis une statue de marbre couchée sur le sol et mon regard se perd en vertige dans les profondeurs du ciel. Je ne pense plus. Si je réfléchis et pense à tout ce qui s’est passé, je vais devenir folle. Non, tout ça n’est pas arrivé.

Vous devez vous dire : elle devrait être au collège au lieu de rêvasser toute la journée, ce n’est pas comme ça que l’on bâtit son avenir. Combien de temps encore cela va-t-il durer ?
Oui, c’est aussi ce que je devrais me dire pour avoir la force de continuer. Mais je n’y arrive pas. Je n’en ai vraiment rien à faire ! Je suis en paix ainsi et je ne veux plus rien d’autre pour l’instant.
Les copines me manquent un peu, ainsi que Jérémie, mais j’ai besoin d’être seule. Et puis je ne veux pas tomber sur l’autre…
J’ai encore trop mal.

Parfois, je croise des promeneurs. Je suis surprise qu’ils ne me demandent pas ce que je fabrique seule ici, ils ne m’accordent même pas un regard. Et puis finalement mon esprit se ravise. Qu’en auraient-ils à faire d’une gamine aussi morne et banale que moi ? Je ne me perds même plus en bonjours souriants puisqu’ils ne me répondent jamais. Tant qu’à être invisible…

J’aime à me retrouver ici. Assise contre cet arbre, le visage offert au Soleil qui me réchauffe l’âme, je disais. J’y passe des heures car il n’y a qu’à cet endroit que je sens un semblant d’amour de l’univers pour ma petite personne.
J’invente un tunnel rempli de lumière depuis lequel résonne une voix chaude qui m’appelle vers un monde bien plus beau où je me sentirais enfin aimée et en paix. Je l’imagine et il apparaît dans le ciel, pas si loin, je pourrais presque le toucher du bout des doigts. Dommage que mon imagination soit aussi fertile et que ce tunnel, ce monde, ne soient pas vrais.

Dommage aussi qu’à chaque fois, cette vision se poursuit par une autre… Le ciel s’assombrit et « il » se tient là, à côté de moi. Je l’ai souvent croisé dans la rue et dans la forêt et il me fait un peu peur. Je sens ses mains qui commencent à toucher les miennes, remonter mon épaule comme un serpent qui glisse le long d’une branche. Un serpent visqueux et sournois. Je sens alors les poils se hérisser sur chaque parcelle de ma peau et un frisson violent parcourt mon dos et mes vertèbres dans une décharge électrique. Je sais ce qu’il veut. J’ai froid. Je suis complètement tétanisée quand il se met à caresser mes seins à travers mon pull, son regard vide sur le mien et la bouche hagarde. Il me fait peur, je sais que si je ne me laisse pas faire, il va me faire du mal, du vrai mal. Puis il m’allonge sans voir que je pleure et que je tremble, les bras et les mains recroquevillées sur mon visage. Je crois qu’il n’entend même pas que je lui dis non, que je ne veux pas, que je le supplie. Il défait les boutons de mon jean. L’enlève violemment en emportant ma culotte avec. Ses yeux verts, brillants et grand ouverts en découvrant mon intimité me terrorisent et je sais déjà que je ne les oublierai jamais. Il baisse ensuite son jogging et je tourne la tête sur le côté avant de voir le reste. Il faut que je m’accroche à autre chose. Une petite araignée passe sur les feuilles mortes. Je la regarde, la vision floue. Puis je ferme les yeux et je pense à Jérémie, mes amies, mes parents. La douleur dans mon ventre. Dans ma tête. La tristesse. Son haleine froide dans mon cou. Le ciel gris. L’araignée. Les feuilles mortes. Le couteau invisible. La peur. Un cri étouffé. La douleur dans mon ventre, encore, encore, encore. La chaleur du sang qui coule.
Puis, plus rien. Le froid. Le noir. Le blanc. La colère…et puis retour à la réalité, morne, blême.

Cette vision est tellement forte qu’il faut que je hurle au ciel « NON » pour qu’elle s’échappe de mon esprit, de mon corps. Je suis tellement en colère que j’arrache les herbes et les feuilles des branches autour de moi. Je déchire l’écorce des arbres. Je veux qu’ils aient mal, qu’ils saignent avec moi. Et puis la colère redescend. Je me calme. Je me rappelle que cette vision n’en est pas une et qu’ « il » m’a arraché, volé ma jeunesse, mon insouciance et ma joie de vivre. Je suis triste et je reprends mon chemin en ne pensant plus à rien.

J’ai essayé de le dire à mes parents. Mais ils ne comprendraient pas pourquoi je n’ai pas essayé de me défendre plus…
Je crois qu’ils ont senti que j’étais différente.
Quand je suis rentrée et que j’ai vu le regard de ma mère sur le mien, elle a eu un air très surpris et puis elle a secoué la tête et baissé les yeux sur le sol.
Je ne sais pas pourquoi, mais je suis persuadée qu’ils le savent. Ils ne me regardent même plus. Je vois bien quand je rentre que ma mère a pleuré toute la journée. Je ne suis plus « sa petite fille ».
Ils errent eux aussi dans la maison. Plus personne ne se parle. Plus personne ne vient leur rendre visite.
Elle m’ignore mais a rempli sa chambre de mes photos. Elle regarde souvent les vidéos qu’elle faisait de moi petite. Je suis là derrière la porte mais elle préfère me voir en photo ou sur les vidéos… Ma chambre est nickel, le ménage est fait tous les jours comme pour essayer de laver l’affront. C’est pour cela que je sais qu’elle sait. J’aimerais tant qu’elle me prenne dans ses bras. J’aimerais tant l’embrasser, mais je ne peux pas !
Je crois que je suis destinée à errer dans ces bois à cause de cette honte, à errer dans ma triste vie, comme morte. Ah si je l’étais vraiment, tout serait plus simple…Mais, j’y pense ?

Tiens ! Une femme se promène avec son dogue argentin, elle a l’air sympathique. Je tente un bonjour. Non, elle ne me répond pas, ne lève même pas les yeux. Mais le chien, lui, me voit et tire sur la laisse pour venir quémander une caresse.
« Qu’est ce que tu as vu Cerbère ? Tout doux ! Il est fou ce chien. Calme-toi, il n’y a rien ici ».

Dodo
(16 – 20 mars)